Le rêve

Le souffle frais, les lèvres délicates, le sourire lumineux, les yeux en perpétuelle floraison – nous perdons constamment cela. Nous nous accrochons malgré tout à ce beau rêve – le rêve! Celui qui ne doit, ne devrait, jamais… Une source qui ne devrait jamais se tarir.

Mais nous rêvons, et perdons et perdons, toujours plus, quelle que soit la couleur qui enveloppe le rêve. Enfin, c’est ce que nous craignons, une crainte irrationnelle qui sommeille en nous depuis le début, enfouie bien profondément, que l’on essaie toujours de chasser dès qu’elle semble vouloir s’ébrouer comme le ferait une bête au sortir de sa tanière ; mais maintenant un torrent puissant semble s’écouler de nos âmes, charriant tous les moments passés jamais vécus et ceux à venir qui ne se dévoilent qu’en un monde de possibilités noyées dans un tissu d’ombres aux contours flous et mordorés, aussi vite entrevues qu’emportées par les flots ; et nous nous vidons ; nous ne voyons plus rien que l’eau tumultueuse ; impossible de reprendre son souffle ; sous nos pieds, le vide ; quant au rêve, il se déverse dans un océan de perte et de solitude, et nous nous enfonçons avec lui et plus nous rêvons, plus nous descendons dans l’abîme.

Steinguden

Olav H. Hauge

Du ber steinguden
der inni deg.
Og du tener han truge
og ofrar til han i løynd.
Kransar og kveikte kjertar
ber du til han
med blodige hender,
endå du kjenner
kjøldi av han
i hjarta ditt
og veit dine drag
vert stive som hans
og din smil
like kald.
——
Tu portes le dieu de pierre
là en toi.
Et tu le sers fidèlement
et tu lui sacrifies en secret.
Tu lui portes
des couronnes de fleurs et des chandelles allumées
avec des mains pleines de sang,
seulement tu sens
son frimas
dans ton cœur
et sais que ton souffle
sera aussi dur que le sien
et ton sourire
aussi froid.

*traduction personnelle

L’arbre

L’arbre tremble. Il se couche à ses pieds et laisse le soir venir.  Loin du bruit tout semble être animé d’un rythme plus lent. Et se montrer sous une autre nature, plus tangible. On laisse les pensées dériver, le temps couler et la nuit approcher. Il regarde à l’intérieur de son être, ses yeux voient d’étranges choses. Une grande forêt au printemps, quand les bourgeons sont revêtus d’une fourrure d’argent et que les journées rallongent à vue d’œil. Quand le sol est encore humide de la fonte des neiges. On sort de plus en plus tard, à chaque fois on s’enfonce de plus en plus profondément dans les bois, s’enivrant d’odeurs, malgré les mises en garde des parents : il rôde et cherche les gens comme nous, et il n’est peut-être pas seul à marcher sous les feuillages naissants. Mais on y va quand même. Plus le temps passe, moins cette attirance devrait être forte.  Pourtant il se voit à travers les buissons, s’éloignant, envoûté par la nuit féerique. Ses parents sont loin dans son esprit maintenant – le souvenir du foyer chaud reste tout de même tapi discrètement dans un coin de son être – et il erre insouciant. Quelque chose d’inexplicable le pousse à avancer, suivant la lune, des paroles naïves en tête, prêtes à être susurrées à l’oreille lisse et blanche d’un bouleau loin du chemin. Il flotte dans l’air une odeur de feuilles mortes, humides, légèrement troublée par celle des arbres pleins de sève qui sortent de leur sommeil. Il s’offre avec innocence en pensée à tout cela, persuadé que quelque force secrète accepte son sacrifice le cœur bienveillant.

La rosée qui vient avec la nuit, comme dans les marches de son enfance, cette jeune femme qui étend son empire sur notre âme et nous guide sur des chemins invisibles où marchent toutes sortes de créatures solitaires comme nous. Une chanson dans la tête, qui se mêle aux accents du vent.

Une chanson qui éveille larmes et nostalgie, creuse de profonds sillons noirs qui s’emplissent de sang.

Où va-t-on, d’ici ?  «Nous n’allons Nulle Part », murmure tout se qui se tient derrière lui.  Il se sent loin de chez lui. Derrière, les lumières maladives de la ville qui se reflètent sur les nuages qui s’assemblent lentement. Dégoût. Un frémissement d’excitation le parcourt à l’idée de quitter le chemin pour de bon, de s’enfoncer sans se retourner, de ne pas revenir. Au loin dans l’obscurité, un hibou hulule. Il regarde les fausses lumières – celles du bruit. De cette vision le vide semble surgir en lui et vouloir le prendre et le dévorer. Dans un autre monde, un hibou chante son nom.