C’était dans les temps très anciens, mais j’y suis toujours. Le temps n’a pas d’importance ici. L’être est tout, le moment peut se répéter à l’infini, tant que le fil ne se rompt pas. C’est le crépuscule, doucement dans les Pays d’en Haut l’esprit de la forêt s’éveille : alors que la soleil sombre, s’ouvre toujours une brèche, que peu de gens sentent ou voient, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. En cette heure, chaque arbre devient unique et affiche un visage qui lui est propre. À la faveur des ombres naissantes, chaque figure s’anime, chaque être émerge de l’obscurité. Dans les ténèbres, tant de choses se dévoilent devant nos yeux.
Je sens les racines s’éveiller : elles bougent légèrement, j’en suis sûr. Les grands troncs rugueux et moussus se dégourdissent, des yeux s’ouvrent à moitié et reconnaissent les alentours. Ils murmurent entre eux, se racontent leurs rêves. De nuit en nuit, rien ne change dans leur discours, ils racontent ce qui passe dans l’air du temps, se remémorent le passé. Lentement, car ils ont la vie longue, et le temps n’a pas d’importance là bas.
Puis il arrive. Son souffle caresse la cime des arbres, qui entonnent alors un chant séculaire. Tous les soirs, ils le font, ils retracent l’histoire du monde. Thundr – Le Bruissant. C’est son nom, à celui qui fait chanter les vieux arbres, et dans mon Pays, son ombre s’étend partout la nuit venue. On raconte qu’il était là au tout début. Sa figure âgée veille sur nos terres. Il est le Pays, avec lui dansent les Esprits de la terre, avec lui chantent les Alfes et les Nains sous les pierres, et en chacun de nous il vit. Nos esprits vibrent avec lui dans la nuit, car nous sommes aussi le Pays. Près de chez moi, des tertres froids émane souvent cet air :
« Oui, nous sommes le pays,
Nous chantons avec lui dans la nuit.
Le sang des anciens nous l’a transmis,
Le sang des anciens nous l’a transmis. »
Alors je sens monter en moi le sentiment d’avoir toujours été là, aussi.
Nibelungen
La Femme des brumes
Le souffle – si bruyant dans le noir. Tant d’yeux nous regardent, à travers le noir et la brume, quand on est seule la nuit l’automne. Chaque pas fait crisser les feuilles : pour chaque feuille froissée une oreille se tend, une ombre se lève derrière un arbre, et écoute. Mais il faut ignorer tout cela, même les bruits de pas qui nous suivent, ceux qui s’arrêtent soudainement quand on se retourne. La nuit et la brume de novembre. On croit déceler tout cela, s’arrachant les yeux, mais ça disparaît si vite et il faut continuer de marcher, vite car la forêt est grande. Il faut ignorer ce qui nous suit, mais nos pensées y retournent sans cesse, et cela semble les attirer encore plus.
La femme accélère son pas. Elle vient des pays du Nord, et tout son être en porte la marque : c’est la plus belle des femmes, même dans la nuit brumeuse la blondeur de ses cheveux illumine le sentier, ses hautes pommettes et son nez droit lui donnent un air de reine. Elle avance seule dans ce pays inconnu de forêts touffues, suivie par une horde d’esprits lancée à ses trousses. La nuit est venue et ils la rattrapent enfin.
Deux corbeaux croassent, et un cavalier monté sur un cauchemar gris surgit dans le chemin devant la femme, sa monture hennissant sourdement, les nasaux fumants, ses sabots de braise roussissant les feuilles mortes sur le sol. L’être porte le manteau gris de l’orage. Sa barbe est longue et grise, il est de fort grande taille et porte une grande lance. Elle ne voit pas ses yeux, cachés par le capuchon qui lui recouvre la tête.
« Femme des brumes » dit-il d’une voix sans âge. Cela n’a aucun sens ! Elle est seule dans cette forêt, fuyant ce que personne ne voit. Elle est perdue et la forêt semble tourner autour d’elle et puis il la prend soudainement – au même moment des doigts noirs et tordus tentent de la retenir et arrachent des lambeaux de sa robe blanche – et la jette sur son cheval. Le peuple de la nuit se met alors à hurler, elle les entend dans sa tête, voit les ombres s’assembler, du coin de l’œil. Comme si l’autre monde prenait corps avec la brume.
Un palais sous la terre. Le vieux roi de l’hiver
Et l’homme l’emporte avec lui, à travers les bosquets loin du sentier. Il la tient d’une main ferme, massive. Le cheval court en silence, comme volant au-dessus des buissons épineux et des pierres, passant à travers les branches sans y toucher, jusqu’à une futaie de chênes vénérables, dont les branches forment une voûte cachant complètement le ciel. Le cheval s’arrête, l’homme en gris prend la femme et descend à terre. Il la regarde un court instant puis, sans rien dire, lui prend la main et la traîne vers les vieux arbres.
Devant le plus grand d’entre eux, il ouvre une porte dans la terre : un escalier descend sous les racines des arbres. Du fond du tunnel émane la douce lumière dorée d’une lampe. Ils y entrent. Du fond de la femme monte un sentiment à propos de l’homme : c’est le vieux roi de l’hiver des anciennes légendes, et il l’emmène dans son palais sous la terre. Ils passent une lourde porte de bois ornée de symboles étranges qui s’enlacent, puis se retrouvent dans une grande pièce. Des foyers sont allumés en son centre, éclairent et chauffent l’endroit. Au plafond se dessinent les racines des arbres. Un repas est servi sur une grande table – ils sont seuls. L’homme prend place sur un grand siège surmonté de bois de cerf, elle, sur le banc. Elle mange et il la regarde en silence, buvant du vin, les flammes des foyers jouant sur son visage grave. Elle regarde ses yeux, fascinée, comme ensorcelée par cette figure âpre. Des yeux froids gris sombre qui portent en eux l’écho des siècles. Le gris de la tempête et de la fureur.
« L’Ordre Noir », pense-t-elle en frissonnant. Certaines pensées passent en nous et on les sent comme l’air du soir, l’hiver, et nous les suivons sans savoir pourquoi et elles nous transforment. Elle suit celle-ci, s’enfonçant en elle-même, dans un pays d’ombres informes jusqu’à ce qu’elle se perde. Elle voit les yeux et est prise d’un sommeil soudain, se couche sur le sol de terre noire. La terre qui l’appelle à dormir. Elle pressent les rêves sombres qui la prendront, une partie d’elle tente de résister, mais c’est inutile, nous sommes tous attirés par la noirceur qui germe en nous. Elle s’endort vaincue par le sort, de même que le vieux roy sur son haut siège.
Des loups dans les bois
Le tumulte noir et glacé dans la nuit. Elle se laisse courir telle la rivière bruissante, poursuivie par un grand loup gris. Une poursuite qu’elle désire et qu’elle ne veut éviter, alors elle court comme l’eau et les rêves. L’ivresse de la nuit et de la course la saisissent, elle est souveraine dans ce monde de nuit et de brume. Frémissante et haletante, elle se laisse rattraper : dans le tumulte noir et glacé de la rivière, deux loups et une chasse sauvage, et une ombre furieuse qui s’agite en elle.
Vers la plaine
Quand elle se réveille, elle est à nouveau la belle et jeune femme blonde qu’elle était. La course est loin, comme la rivière noire et les yeux gris. Y penser la rend légèrement triste, mais l’aube l’accueille : elle a traversé la forêt durant la nuit, elle est enfin dans ce pays qu’elle cherchait depuis toujours.
Un enfant
La nuit et ses rêves troubles : des femmes chevauchent dans les airs, d’autres foulent le sol enneigé, se portent dans les forêts et même dans les maisons : les huis ne les arrêtent pas la nuit venue. Et puis cette main froide qui vous monte dans le dos, sous les draps et sous les habits. Cette maison est habitée par des gens que personne ne voient, qui nous semblent plus proches que ceux de chair. La détresse de toute une jeunesse tient à cela : la frayeur des ombres sans visage, les voix du passé qui se font entendre, la nuit venue. Quand dans nos têtes s’éveillent des êtres endormis depuis des siècles, qui se mettent à parler. Ce noir qui fait peur attise pourtant ce feu qui couve depuis toujours au fond de l’être, les braises ambrées d’un désir de mort, de vivre ce qui était. Ce monde qui change toujours pour le pire n’est alors attirant que pour ses ruines et ses tombes.
L’enfant est toujours seul. Alors, assis dans son lit il regarde par la fenêtre le ciel et la lune, à se demander ce qui se cache en lui et que personne ne veut voir. Mais de l’autre côté de la pièce, il entend les voix étouffées de sa famille, qui parle devant le feu. C’est l’une des premières nuits d’hiver, les récoltes ont été engrangées, et les frères de sa mère sont souvent à la ferme. Il sort, personne ne le voit, à ce qu’il semble. Tous regardent son grand-père qui parle des temps anciens. Des histoires de géants, de trolls, et l’histoire des dieux, tout cela le fascine, il tente toujours d’en voir les acteurs. Il regarde son grand-père dans les yeux tandis qu’il parle. Ses yeux l’ont toujours impressionné, ils sont d’un bleu surnaturel. Il se demande souvent ce qu’ils voient. « Ils voient ce qui était » se dit-il… « Et à travers la chair… » pense-t-il un court instant, puis il se détourne de cette idée qui le met mal à l’aise. J’aimerais tant voir aussi loin en arrière comme lui… Il entend prononcer son nom : c’est l’histoire de sa naissance que l’on raconte. On dit qu’il y avait trois femmes étranges, perchées dans les sapins devant la chaumière, à ce moment-là. Elles chantaient dans l’ancienne langue, mais grand-père ne fait que la chantonner sans répéter les paroles qu’il a entendues. Le jeune garçon retourne dans sa chambre, ils parlent d’autre chose maintenant, mais lui repense aux trois femmes sur le sapin, devant sa fenêtre, il les voit presque à force de se les imaginer. Il les entend presque chanter.
La sorcellerie nous vient du fond des bois
La sorcellerie nous vient du fond des bois. C’est en tout cas ce que l’on dit dans ce pays de grandes forêts de sapins. Il s’est aventuré seul dans la forêt, songeant aux anciens contes de son grand-père. Il a neigé pour la deuxième fois aujourd’hui, et tout est silencieux, comme si la neige avait fait se taire tous les êtres. Le soleil sombre lentement et elle perd de sa blancheur, pour prendre une teinte d’un bleu irréel. Il est tout contre ce sapin qu’il aime particulièrement – mais il aime aussi trois bouleaux-sœurs qu’il ne peut s’empêcher de caresser quand il les croise, mais ce soir, c’est le sapin – et ce dernier semble l’envelopper au fur et à mesure que la lumière baisse. De lui, on ne voit plus que le visage aux joues rosies par le froid, pâle contraste avec les branches sombres de l’arbre, le foulard et la tuque rouges et les petits nuages de buée qu’il fait en respirant. Il est si petit et si seul, mais il en profite car c’est à cette heure que tout s’éveille vraiment en lui. Il scrute les ténèbres naissantes et n’ose pas bouger. Il cherche entre les troncs qui perdent de leur netteté, une forme qui se fait attendre. Avec lui, la forêt retient son souffle et écoute.
Alors vient ce sommeil trouble, marque étrange de sa race, comme si quelque chose habitait son corps, le hantait, et s’arrachait à lui à certains moments. Il se voit marcher dans la neige fraîche, entre les branches basses et dénudées des pins endormis. Il y a bien quelque chose dans l’air de cette forêt, ça le traverse de part en part. Il entend au loin des corbeaux et leur palabre frénétique de fin de journée. L’obscurité qui prend place, cette chose qui le saisit, qui l’a traversé, s’anime comme dans un rêve ; une voix de femme, l’ancienne langue, un regard obsédant qui charrie des fleuves de sang avec le souvenir des images qu’il évoque. Les corbeaux qui se racontent ce qui a changé aujourd’hui à travers ce monde qu’ils quittent pour la nuit.
Il voit maintenant cette femme qui lui rappelle un peu sa grand-mère, qui marche inlassablement dans cette forêt enneigée – il voit cette créature qui le suit toujours, aux longs cheveux blonds qui lui descendent à la ceinture. Mais il cligne des yeux et il fait nuit noire, et la lune est haute et il est seul, presque.
Il se met alors à la chercher, mais elle n’a laissé aucune trace ; elle est venue à lui comme la poudre de neige portée par le vent, venue de nulle part en tournoyant silencieusement, et est disparue comme elle sans que l’on ne s’en rende compte. Les vieux racontent encore, lors des longues soirées d’hiver, assis près de leur vieille, qu’il s’enfonça encore plus dans les bois, perdant un peu plus l’esprit à chaque pas, pourchassant un songe irréel.
Il la voit soudain entre les branchages, assise sur un tertre recouvert d’une fine couche de neige. Les longs cheveux luisent sous la lune. Obsédé par sa vision il s’avance sans se soucier des branches qui manquent de lui arracher les yeux. Des milliers de cristaux de neige scintillent autour d’elle. Ses yeux sont fermés, à cette étrange femme, mais son visage ensorcelant lui donne le vertige, elle est figée comme une morte. Cette pensée fait tressaillir quelque chose d’obscur au fond de son âme. Les cheveux sont longs. De légers nuages de buée apparaissent pourtant devant ses lèvres. Le tressaillement… Il ne sent plus son corps, pense fugitivement avoir pénétré dans l’autre monde. Il touche son visage ; le tressaillement se fait grondement.
Il regarde et écoute, totalement absent. Ses yeux – à elle – s’ouvrent. Ils chantent, dirait-on. Il est bien étrange ce moment, et elle n’ose pas parler. Le chant des runes à travers la forêt semble résonner jusqu’aux étoiles. Cligne des yeux et regarde ses pieds, ne dit rien. Il continue d’écouter, fasciné et emporté par le chant. Dans son trouble, il lui semble que ça vient de la terre même, sous la neige. Elle lui trouve un drôle d’air, lorsqu’elle relève les yeux. Les siens ont le bleu de la neige avant l’aurore. Elle sent l’aube poindre, et il la prend dans ses bras.
L’aube. Je ne sais pas trop ce qu’il se passe. Je suis seul avec elle sur une butte de terre enneigée. Assis sur une tombe. Il fait assez clair pour que je puisse voir des mésanges aller et venir dans les arbres. Ces oiseaux si petits qui ne partent pas l’hiver ne sont pourtant pas peureux, il se perchent sur les branches les plus basses des pins, tout près de nous, et ils nous regardent d’un air curieux. Elle frémit entre mes bras, est de plus en plus nerveuse. Plus le soleil se lève, plus je la sens fébrile, on dirait qu’elle résiste à quelque chose. Je ne l’ai pas regardée depuis l’arrivée discrète de la lumière.
Que vois-tu? me demande-t-elle d’une voix tremblante.
Il me vient à l’esprit que je dois avoir un air affreux.
Des oiseaux qui passent de ce monde-ci à l’autre. Et leur chant est celui des morts.
Je regarde les oiseaux qui dansent sur leurs branches, et la sens vaguement s’enfuir avec le premier éclat de soleil.
Chaînes dans la montagne
Harassantes, les chaînes. Je suis lié et la forme dans l’ombre me regarde en souriant. Je ne vois rien d’elle, seulement une silhouette, sans yeux, mais je devine tout de même un sourire narquois sur son visage. Elle se moque de moi. On se moque de mes liens ! Et on se demande ce qui nous retient, du haut de la falaise. On regarde en nous : noirceur. L’abîme est grand ouvert, un souffle froid en monte. Tous les poils s’hérissent à son contact délicieux : sorcellerie. On se sent pris d’une drôle de frénésie, soudainement tous les sens sont en éveil, l’esprit court a bride battue à travers des champs imaginaires, incontrôlable. Sentiments mitigés sur ce que l’on veut faire. On fait un pas en avant. Il doit bien y avoir quelque chose au fond, pour que l’attrait soit si puissant. Un sort a été jeté il y a longtemps et doit s’accomplir.
J’imagine la sorcière au fond du ravin qui hurle les runes vers le ciel pour m’atteindre tout en haut : on dirait une longue éloge funèbre. Je recule. Quelque chose me retient, comme toujours. Je ne la vois plus, mais je suis certain qu’elle sourit à pleines dents maintenant. Je suis un peu plus fatigué que d’habitude, torturé par le désir de cette femme en bas, désir que je traîne partout avec moi, qui me poursuit même dans mes rêves délirants. C’est le même que lors de ces soirées passées dans la forêt enneigée, mais il a une emprise totale sur moi désormais. Il faut peut-être monter plus haut ? Alors je monte.
Si je regarde plus haut, je le vois, lui aussi perché sur le bord de la falaise abrupte. Son regard absent plonge dans les profondeurs. Quand il remarque ma présence, il redescend jusqu’à moi. Je lui dis que les gens vont rarement jusqu’à ces hauteurs. Il n’y a rien d’intéressant à y faire. Il me répond qu’en effet, c’est bien le cas. Que les gens qui y montent y vont pour regarder en bas, alors qu’ils en arrivent tout juste. Monter pour voir les choses différemment et aussi, simplement, pour répondre à l’appel de la montagne. Il faut bien y répondre, malgré tout ce que les gens disent de mal sur elle. Ils disent cela parce qu’ils ne comprennent pas et ont peur de l’inconnu, me dit-il.
Nous redescendons ensemble jusqu’au village, sans beaucoup parler, ce qui n’est pas plus mal car trop de gens parlent pour rien.
Je lui demande ce qu’il veut faire. Il me parle d’îles à explorer, loin au nord-ouest. Cette pensée me plaît. Et moi ? Je ne veux rien faire, à ce que je sache, c’est pour ça que j’étais en montagne. Ou plutôt parce que je désire ces choses qui ne sont pas et qui me manquent. En général, les gens s’enfuient en m’entendant dire ce genre de choses. « Bien, au revoir, c’était intéressant, ravi de vous avoir rencontré ! » me disent-ils en me quittant, à la fois mal à l’aise devant ma volonté froide et naïve et devant la porte sombre que j’ai ouverte en eux. Le vent s’y engouffre et ils ne veulent pas voir ce qu’elle fermait. Et je ne les revois plus. La perte n’est pas très importante en général. Lui reste et semble réfléchir à ce que je viens de dire. Il me dit finalement qu’on se reverra sûrement plus haut sur la montagne, le temps que tout soit plus clair en nous, si c’est possible. Il me quitte alors, son regard flou se reportant probablement à nouveau sur ces îles lointaines.
La sorcellerie écrite dans le sang
On reconnaît le monstre à ses yeux. Y dansent de petites flammes, noires comme le torrent sous la montagne, froides. Je le suis tout de même sous la neige délicate. Je regarde le monstre avancer, quelque peu attiré malgré moi par celui qui peut imaginer le néant et le désirer ardemment, créant lui-même le vide au-dedans de lui.
Nous nous sommes retrouvés plusieurs fois, discutant entre nous de tout ce qu’il est impossible d’aborder avec les autres, créant des mondes imaginaires où les héros courent vers la ruine et se consument dans la gloire éternelle sans regarder derrière eux… Et nous, nous sommes là assis à attendre sans fin. En lui la frustration a grandi plus vite, tout amour des siens l’a peu à peu quitté, et maintenant celui de sa terre n’est plus. Je sentais venir ce moment depuis longtemps, l’espérant peut-être, me disant que si ce n’est pas lui qui agit en premier, ce sera moi qui ferai le premier pas.
Le désespoir est symptomatique d’une époque décadente s’étiolant lentement…
Nous arrivons à notre bosquet, où nous avons l’habitude de nous retirer. Des sapins forment un cercle serré, entourant une statue de bois que nous avons sculptée sous l’œil patient de la lune. Dans la pénombre, elle nous regarde d’un air féroce, et sa présence seule semble faire tenir le monde dans notre cercle magique. Il prend sa hache et déblaie les quelques flocons qui abrillent le sol : il découvre un tapis doré d’aiguilles fraîchement tombées, qui sentent encore bon malgré la neige et le froid. Nous nous assisons, le sol est froid mais la sensation passe vite et nous l’oublions. Au loin, des corbeaux traversent la forêt en croassant.
On reste silencieux assez longtemps, laissant le Nord prendre place en nous, les rêves brumeux qui envahissent l’esprit se reflètent dans le bleu nos yeux absents. Nos pensées se perdent et nous entrons dans un état second, ce qui nous arrive presque à chaque fois que nous passons du temps ici, et chaque moment a quelque chose de sacré, et nous ramène à des temps obscurs et troubles, dans lesquels nous ressentons confusément que tout ce qu’il y a de plus pur en nous y plonge ses racines. La race et les ancêtres, les échos qui ne se perdent pas malgré le temps, qui suivent le cours de ce long fleuve de sang, presque interminable, mais dont la force s’amenuise de plus en plus. Une hantise, nous sommes hantés par ces pensées qui reviennent sans cesse, tout remonte à si loin que nous en sommes étourdis. Sous le charme des morts nous retraçons leur longue histoire lors de nos transes, les faisant lentement remonter, de force presque, jusqu’à nous, de plus en plus près, jusqu’à ce qu’ils soient en nous et que nous perdions conscience de notre individualité. Alors la vision de nos yeux déments ferait perdre la raison à quiconque nous regarderait de face.
« Sens comme le monde change » me dit-il, une fois revenus nos esprits. Comme le sentiment que tout s’effondre en nous et que cela se répercute sur tout ce qui nous entoure. Sous ces branches nous vivons nos dernières heures… Parfois, une fois chez moi dans notre vrai monde, je ne ressens plus rien : je crois que les dieux s’enfuient ! Le sens-tu ? Le sens-tu ? » Mes souvenir récents m’effraient à ces mots. Un désert recouvre mon cœur à chaque jour qui passe, je crois que je suis comme lui, de plus en plus desséché, abandonné. Faut-il partir ?
Le soir passe, il fait vraiment froid maintenant, nos lèvres sont bleues, très sombres à la lueur du feu que nous avons allumé un peu plus tôt. Tout a été décidé au cours de nos rêveries, il faut remonter le fleuve.
Nous nous enivrons lentement, le regard grave, buvant l’hydromel que nous avions préparé pour l’occasion. Nous savions que cela se produirait : la voix du sang et du sol nous l’avait toujours murmuré et nous sommes maintenant portés par une force invisible à laquelle rien ne peut résister. Nos dernières réticences ont été balayées furieusement. La forêt est silencieuse et il fait de plus en plus sombre et froid. Monte en nous une excitation étrange, comme celle que l’on ressent avant un combat. Torse nu nous ne ressentons pas la fraîcheur de l’air mais nous frissonnons d’exaltation dans notre ivresse en anticipant les minutes à venir.
Je me sens totalement ouvert malgré la brume qui semble nous entourer, nous enfermer dans cette forêt, j’entends le battement des ailes des oiseaux, le bruit que font leurs pattes quand elles raclent les branches, je sombre de plus en plus dans l’ivresse.
Je le vois qui prend sa hache et déblaie encore la neige, nous buvons goulûment, je vois un corbeau se poser sur l’arbre qui nous surplombe et à cette vue quelque chose se déchaîne en moi, il découpe une longue bande de terre et je vois une femme offerte, le chant du corbeau résonne, il prend une branche et soulève la langue de tourbe jusqu’à sa poitrine, d’autres corbeaux se posent tout autour de nous, il se met à chanter et je le suis, les paroles coulent d’elles-mêmes, l’ivresse et le chant des corbeaux, il se met à tourner autour du pont de terre, le vacarme des corbeaux remplit la nuit, nous crions avec eux et nous tournons de plus en plus vite en hurlant sous la lune de décembre qui brille pour nous, hurlements dans l’ancienne langue, nous sommes totalement possédés, il s’enfonce un couteau dans le bras, le sang gicle dans la terre ouverte, on croirait le hurlement d’un loup quand mon sang s’y retrouve aussi et se mélange au sien et à la terre, la chanson prend possession de nos âmes et les corbeaux crient à s’égosiller, tout devient trouble et à travers le bruit des oiseaux je l’entends hurler la sorcellerie écrite dans le sang, la sorcellerie écrite dans le sang.
Des fleurs noires sur la neige
Nous nous réveillons et il fait encore noir. En cette saison, le soleil ne se lève plus vraiment, le jour n’est plus qu’un court crépuscule. Une sensation de lourdeur étreint les paysans dans les campagnes. Ils guettent des signes du retour de l’astre, organisent de grands festins, illuminés de feux vifs à l’intérieur de leur maison. Des branches de sapin recouvrent les murs, cela sent bon dans les maisons. Ils brassent pour ces occasions une bière forte aux reflets d’or, tout cela comme pour pousser le soleil à revenir – la lumière attirée par la lumière. Ils sacrifient aux morts visités par elle, afin qu’ils sachent qu’ils ne sont pas oubliés, et s’assurer de leur tranquillité. Des chiens sont donnés aux morts devant leurs tertres glacés. Aux elfes lumineux qui veillent sur les champs, les femmes et les enfants, ils adressent de longues louanges enjouées. Des coqs sont égorgés dans les prés, pour appeler à une nouvelle aube.
Quelque chose en nous se trouble. Oui, nous avons vu quelque chose lors de nos rêves, la nuit passée. Tout cela n’existe plus. Trois fleurs noires poussent maintenant au milieu d’une grande plaine, sur la neige, leurs pétales sombres habillés d’une robe de givre diamantée, les tiges pleines d’épines acérées, sur lesquelles perle le sang de ceux qui ont tenté de les cueillir. Tout autour gisent des cadavres au teint gris, des ombres d’hommes tombés devant un mirage de glace, vidés de leur sang, vidés de leur substance, les yeux encore ouverts. Morts sans s’en rendre compte, se sentant simplement malades, alors que leur âme fuyait. Leurs maisons sont froides et vides, tous sont sortis voir ces fleurs que ne visiteront jamais d’abeilles. Sur la plaine quelqu’un s’est réveillé, horrifié, a rebroussé chemin et est mort de froid sans pouvoir rentrer chez lui. Ses doigts sont noirs comme les fleurs. Les autres corps arborent un drôle de sourire béat. Dans cette plaine l’hiver est éternel.
Son Œil, sur nous, et une ourse souriante
Les Pays d’en Haut sont grands. Nous avons marché longtemps, toujours plus vers le Nord, à travers une forêt incessamment plus épaisse. Le soir tombe de plus en plus vite, et il neige souvent. Lors de nos arrêts, je creuse parfois dans la neige, jusqu’au sol glacé, et je ramasse quelques poignées de petites feuilles, celles qui sont rondes et qui tapissent souvent les alentours des sapins et autres résineux. Je les aime bien, bouillies elles donnent un goût de fraîcheur verte à la neige fondue, et elles me rappellent le printemps après la fonte des neiges. Mâchées, elles nettoient les dents. Je n’ai jamais su leur nom.
Une fois, toute une nuit, nous n’avons pas dormi : nous méditions en silence, quand le ciel s’est mis en mouvement. Discrètement, un premier rayon, comme une traînée d’étoiles un peu laiteuse, à peine perceptible, s’est mis à descendre au-dessus des arbres. Le rayon, devenu assez vite une rivière de lumière, ou plutôt comme un ruisseau dont les remous reflètent le soleil, s’est mis à danser, prenant des teintes bleues, vertes et rouges. Nous ne pensons plus à rien, figés sous une pluie lumineuse, nos âmes presque détachées de nos corps, voulant aussi partir danser dans le ciel. Nos esprits s’enflamment, purifiés par le feu de Borée, nous nous couchons dans la neige et partons à la dérive, courant aux côtés des chevaux des morts qui galopent vers le Nord, oui nous les sentons ces morts qui voyagent toujours sur leurs chevaux de lumière. Au-dessus de ma tête s’élancent des épinettes noires, qui se détachent d’une toile noire et verte, multiforme, marquée de points d’un bleu effacé, presque blanc – la Grande Ourse, la Grande Ourse ! Nous avons l’impression que chaque instant qui passe est une renaissance. Puis se forme un cercle dans le ciel. Il est là, silencieux, tout se meut en lui-même, nous le sentons, pointé sur nous. Son Œil Unique, pulsant de lumière nordique, la lumière des nuits de rêves étoilés et infinis, trône avec la belle ourse qui sourit à ses fils, jolie jeune femme, froide, obsession éternelle, aux longs cheveux blonds et à l’âme si sauvage et si libre que nous craignons être dévorés. Mais nous lui sourions aussi – le Nord est en nous, nos âmes sont pleines, et, dans la forêt des Pays d’en Haut, rien ne dort ce soir.